Dialogue avec Prithwindra MUKHERJEE – L’enfance

Bertrand de Foucauld : « Prithwindra, vous êtes né à Calculta en 1936. A quel âge vos parents vous ont-ils mis à l’âshram (l’école) de Sri Aurobindo, à Pondichéry? »

Prithwindra Mukherjee : « Première observation : ce n’est pas nos parents qui nous « ont mis » à l’âshram. Mon père Tejendra était fils aîné du célèbre révolutionnaire Jatindra Nâth Mukherjee, le premier adjoint de Sri Aurobindo, auteur de la lutte armée pour libérer l’Inde. Tout le long de son parcours, Tejendra avait maintenu un contact avec le Chef, devenu le Sage de Pondichéry. Invité par Sri Aurobindo, en 1947, Tejendra – en compagnie de son épouse Ushâ Râni – avait fêté le 15 août à Pondichéry : ce 75e anniversaire de la naissance de Sri Aurobindo allait désormais célébrer également le jour de l’indépendance de l’Inde. Rentrés à Calcutta, mes parents n’avaient qu’un objectif : celui de nous faire connaître cet âshram, ce coin de paradis sur terre. Accueillis par Sri Aurobindo et la Mère lors de notre visite un an plus tard, nous y trouvâmes notre vraie demeure. Rothin avait treize ans (natif de février 1934); moi, onze (natif d’octobre 1936); Togo (natif de décembre 1937).

A Calcutta, heureux avions-nous été sous notre toit, entourés par l’amour de nos parents et des cousins. Néanmoins, à notre insu, nous étions meurtris par une vie sociopolitique de plus en plus dure : les V2 traversant le ciel; la famine artificielle créée par Winston Churchill consécutive à la Grande Guerre ; pogrome lancé par la Ligue musulmane – au pouvoir en Bengale réunifié par décret de 1911- contre la communauté hindoue sans défense; fuite massive vers Calcutta de réfugiés hindous pourchassés au Bengale-oriental devenu l’aile orientale du nouvel Etat de Pakistan ; assassinat de Gândhi. Sur le plan familial, décès de Vinodebâlâ Dévi, la tante bien aimée de Tejendra (nous l’appelions Bordi), précieuse comme témoin et mémoire vivante de la quête spirituelle de son frère Jatindra ; décès intempestif de Mishti – « Douceur » -, notre petite sœur ; l’impitoyable ravage du virus de polio sur mes membres inférieurs : j’avais cinq ans. Mes parents avaient trouvé leur consolation auprès de Sri Aurobindo et la Mère[1]La compagne française de Sri Aurobindo, Blanche Rachel Mirra Alfassa, surnomée la Mère, qui devait fonder en 1968 Auroville : une communauté internationale pacifiste, au nord de Pondichery. Cf : De Calcutta à Paris : Prithwindra Mukherjee, l’homme aux multiples dimensions, le 5 mai 2020. Disponible sur : https://contrib.city/index.php/2020/05/05/de-calcutta-a-paris-prithwindra-mukherjee-lhomme-aux-multiples-dimensions/?highlight=M%C3%A8re.

Calcutta avait été le terrain d’action et d’accomplissement de Jatindra. Logé au quartier de Chitpur, chez son oncle, médecin bien connu de riverains de Calcutta du Nord, inscrit à l’Université, au Collège Central du Nord, Jatindra n’avait que dix-huit ans lorsqu’il fit la connaissance du Swâmi Vivékânanda, le moine qui guidait le devenir d’un peuple assujetti, un peuple qui cherchait à se libérer. Depuis fin 18e siècle, sous l’influence de Râmmohun Roy, soufflait dans ce micro climat de Calcutta du Nord un vent de renouveau. Devant se rendre à un quartier du Sud, on avait l’habitude d’annoncer avec condescendance  : « Je vais à Bhavânipur ! »

Enfant du Bengale rural, Jatindra n’avait jamais oublié son pays d’origine : natif du village de Koyâ en Nadiâ, où les ancêtres de sa mère Sharat Shashi étaient propriétaires terriens qui géraient aussi les biens des Tagore à Silidah, à côté de Kushtia, territoire du Bangladesh depuis 1971. A moins d’une centaine de kilomètres de Koyâ, habitait Umesh Chandra, le père de Jatindra. Cet érudit en lettres sanskrites était connu pour ses trois amours : ses terres à Sâdhuhâti Rishkhâli, en Jessore, également situé au Bangladesh d’aujourd’hui ; ses chevaux ; ses livres. Après la mort héroïque de Jatindra – dont nous parlerons tantôt – malgré le fait d’avoir confisque tous ses biens, le gouvernement colonial avait laissé, par inadvertance, quelques lopins de terre : de même que l’exploitation de certain d’entre eux rapportait encore un peu de rente à sa famille, d’autres étaient usurpés par des voisins amateurs de litiges qui, devant assister aux procès, ne semblaient connaître que notre adresse à Calcutta pour hospitalité. Avant d’aller à Pondichéry, nous appartenions déjà à trois territoires : Calcutta du Sud (Ballyganj Place, où mon père avait fait construire notre maison), Calcutta du Nord (où habitaient toujours les membres de la famille maternelle de Jatindra) ; notre village ancestral.

Pour revenir à la question de notre « mise à l’âshram » je me souviens de l’enthousiasme qui s’était emparé de nous, les trois frères, depuis notre rencontre avec la Mère et depuis que nous avion vu Sri Aurobindo. Nous avions envie de faire partie de cette expérience avec la liberté. On ne nous demandait que de vivre cette vie en joie. Joie, il y en avait à chaque moment. »

Références   [ + ]

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