Macron, le Monopoly et la France

Ceux qui connaissent ce jeu savent que lorsque l’un des joueurs doit de l’argent à l’un de ses adversaires et qu’il n’a plus de liquidités pour payer sa dette, il lui reste, comme dernière solution, d’hypothéquer ses biens. Est-ce que Macron, représentant politique des Français, ne serait pas en train de faire de même?

Dans mon article du 11 décembre sur les grèves, j’avais écris que les syndicats français, qui représentent une petite minorité des actifs (11%), ne devaient pas s’en faire car le gouvernement était déjà en train de remettre « à plus tard » les réformes que nos voisins européens [avaient] déjà réalisées voici plusieurs années[1]cf: Transports pendants les grèves : des demi-décisions, disponible sur : https://contrib.city/index.php/2019/12/11/transports-pendants-les-greves-des-demi-decisions/. Après avoir renoncé à supprimer les régimes spéciaux – pardon, je voulais dire « spécifiques » – le Premier Ministre Edouard Philippe, le 12 janvier, a remis sine die une des mesures phare, et qui avait le mérite d’être claire, je veux parler de l’âge pivot.

Or vu le vieillissement démographique – le nombre de personnes âgées augmente et le nombre de jeunes baisse – notre système par répartition ne peut continuer à fonctionner sans changement de ses paramètres : soit on augmente la part de cotisation (ou de l’impôt), soit on cotise plus longtemps, soit on diminue le montant de la retraite. Voilà pour la théorie. En réalité, ce qui se passe derrière le rideau médiatique, c’est qu’une minorité aimerait bien continuer à profiter de ses avantages issus du fait de leurs entreprises publiques et non des caractéristiques (pénibilité) de leur travail. De plus, ce vieillissement de la population française participe à ralentir la croissance économique : en effet, un ralentissement démographique entraîne, à long terme, une baisse de la demande des ménages en matière d’équipement[2]GODET Michel, Le courage du bon sens – Pour construire l’avenir autrement, Paris, Odile Jacob, 2007, p143. Voir aussi : BLANCHET Didier, LEGROS Florence, « Démographie : tendances, incertitudes, implications », Revue économique 2008/5 (Vol.59), pp 861 – 868, Paris, Presses de Sciences-Po, [consulté le 13 janvier 2020]. Disponible sur : https://www.cairn.info/revue-economique-2008-5-page-861.htm. Voir également : OCDE DONNEES, Taux de fécondité, [consulté le 13 janvier 2020]. Disponible sur : https://data.oecd.org/fr/pop/taux-de-fecondite.htm. Lire aussi : INSEE, Tableaux de l’économie française, édition 2018 – Natalité, fécondité, 27 février 2018, [consulté le 13 janvier 2020]. Disponible sur : https://www.insee.fr/fr/statistiques/3303349?sommaire=3353488. Lire également : ENS Lyon, Bilan démographique 2018 – INSEE, janvier 2019, [consulté le 13 janvier 2020]. Disponible sur : http://ses.ens-lyon.fr/actualites/rapports-etudes-et-4-pages/bilan-demographique-2018-insee-janvier-2019. Lire de même : ZAGDOUN Benoît, « La France a-t-elle un taux de fécondité élevé parce que les immigrées font beaucoup d’enfants? », France Info, 11 janvier 2019, [consulté le 13 janvier 2020]. Disponible sur : https://www.francetvinfo.fr/societe/la-france-a-t-elle-un-taux-de-fecondite-eleve-parce-que-les-immigrees-font-beaucoup-d-enfants_3529477.html et donc une baisse des investissements des entreprises et par voie de conséquence une baisse des revenus tant privés que publics. L’organisation française des retraites n’est donc pas soutenable. Le 10 janvier dernier, l’économiste Jean-Marc Daniel avait signalé que la dette publique de la France avait atteint 100% du PIB  français[3]DANIEL Jean-Marc, « Retraites, arrêtez tout ! » in « Le contre-pied », BFM Business, le 10 janvier 2020, [consulté le 14/01/2020]. Disponible sur : https://www.radio.fr/p/bfmdaniel. Mais, une fois de plus, on joue avec les mots afin d’édulcorer les chiffres du déficit. Comme l’Etat contrôle 56% de la richesse produite dans notre pays (si l’on prend en compte les emprunts étatiques), une dette officielle de 100% du PIB signifie que l’Etat – c’est-à-dire l’ensemble des résidents en France – est endetté à 179% de ses revenus. Or certains syndicats continuent à réclamer le statut-quo sur un  système qui avait manqué sa réforme déjà nécessaire en 1995 [4]Notre voisin britannique avait déjà commencé à effectuer de profondes réformes en 1981 et Londres était devenu la première puissance financière au monde, attirant des millions de personnes de par le monde, à l’inverse de la ville en grave difficulté qu’elle avait été entre 1974 et 1980 et dont le pays, qui avait dominé le monde au XIXe siècle, s’était finalement résolu à demander l’aide du FMI à la fin des années 1970.

Ce n’est pas tout! J’aime évoquer régulièrement un dossier qui avait marqué les esprits à l’époque : le dossier Pébereau. Ce dernier, d’ailleurs, fut en quelques sorte réédité en  2017[5]HONORE Renaud, « Dette : le nouveau « rapport Pébereau » sonne l’alarme », le 5 février 2017, Les Echos, [consulté le 13 janvier 2020]. Disponible sur : https://www.lesechos.fr/2017/02/dette-le-nouveau-rapport-pebereau-sonne-lalarme-167326. Lire également : PEBEREAU Michel et al, Des finances publiques au service de notre avenir – Rompre avec la facilité de la dette publique pour renforcer notre croissance économique et notre cohésion sociale, Paris, décembre 2005, 136 p. Dans ce rapport, non seulement le haut fonctionnaire portait l’attention des Français sur le fait que l’Etat serait endetté à 66% du PIB en 2006, mais en fait, si l’on prenait en compte les engagements des Pouvoirs Publics, les comptes étatiques étaient déjà déficitaires à 100% du PIB. Parmi ces engagements, figuraient les retraites des fonctionnaires, c’est-à-dire parmi les personnes actives qui sont à la fois les mieux protégées et les moins mobiles donc les plus à même de souffrir d’une crise de la dette publique. Certains Directeurs Administratifs et Financiers de sociétés privées évoquent, aujourd’hui, un endettement réel de l’Etat français à trois ou quatre fois ses revenus annuels.

On semble également oublier un point crucial dans cette affaire : une dette, quelle soit économique ou autre, finit toujours par être honorée. Par contre, elle n’est pas forcément remboursée par le débiteur : en cas de faillite de ce dernier, c’est bien le créditeur de la prochaine génération, c’est-à-dire l’épargnant (livret A, Assurance-Vie…) mais aussi le fonctionnaire et le bénéficiaire de services publics, qui devra classer l’ardoise en pertes et profits. Je cite l’économiste Jacques Attali dans son ouvrage de 2010 : La dette publique est une créance des générations actuelles sur les suivantes, lesquelles finissent toujours pas la payer d’une façon ou d’une autre […] Celui qui est appelé un jour à rembourser ou à refinancer une dette publique n’a généralement pas le droit de vote au moment où celle-ci est contractée : il est placé devant un fait accompli[6]ATTALI Jacques, Tous ruinés dans dix ans ? – Dette publique : la dernière chance, Paris, Fayard, 2010, p 113-114 […] Presque tous les pays surendettés finissent par faire défaut.[7]Idem, p131 Quelle couche sociale payera alors cette ardoise : les populations pauvres, les classes moyennes ou bien encore les catégories socio-professionnelles (CSP) aisées? Les classes populaires? Leurs revenus officiels sont réduits. Les CSP aisées? Elles sont nomades et déjà en réseau sur plusieurs pays voire continents[8]ATTALI Jacques, Une brève histoire de l’avenir, Paris, Fayard, 2006, 312 p . Qui reste-t-il? Les classes moyennes. Le problème est que ces dernières sont déjà fiscalement très pressurisées, la France étant, en 2017, le pays le plus taxé au monde, selon un rapport de l’OCDE.[9]HIAULT Richard, « La France championne du monde de la pression fiscale », le 5 décembre 2018, Les Echos, [consulté le 13 janvier 2020]. Disponible sur : https://www.lesechos.fr/monde/enjeux-internationaux/la-france-championne-du-monde-de-la-pression-fiscale-236486

Même si la France, dans une tradition séculaire, a toujours eu tendance à butter avec fracas et violence contre le mur des réalités socio-économiques avant de procéder à des réformes structurelles, nous devons tous construire un nouveau système des retraites, dans lequel le travail, malgré son étymologie,[10]Travail : du bas latin tripalium, instrument de torture (578, concile d’Auxerre). Cf : DUBOIS Jean, MITERRAND Henri, DAUZAT Albert, Grand dictionnaire étymologique et historique du français, Paris, Larousse, 2005, p1012. www.larousse.fr ne serait plus considéré comme une torture ou une corvée, mais comme un moyen pour chacun, chacune, de donner le meilleur de soi-même afin de construire une société plus heureuse. Une nation française riche de l’originalité de chaque citoyen; une nation dynamique à laquelle chaque habitant, disposant de la nationalité locale ou non, est appelé à participer à travers tous les âges de sa vie; un pays qui doit finir de regretter les années 1950 pour se tourner plein d’espoir et de résolution vers un futur qui amènera, certes, des défis mais également des enjeux passionnants tant pour les séniors que pour les enfants et les jeunes. Souhaitons que nos gouvernants ne cèderont pas à la lâcheté, tentation également séculaire chez les souverains. Espérons qu’Emmanuel Macron quitte sa posture jupitérienne[11]Pour reprendre une expression en vogue chez les journalistes et soit suffisamment courageux et humble pour être un Président avec nous (c’est-à-dire tous les Français) et non pas un simple politique, prisonnier de la capacité de nuire d’une minorité plus tournée vers le passé que vers l’avenir.

Bibliographie supplémentaire[12]DANIEL Jean-Marc, Valls, Macron : le socialisme de l’excellence à la française, Paris, François Bourin, 2016, 128 p[13]LAURENS Didier, « Jean-Marc Daniel : Il faut supprimer le statut de la fonction publique », in « Les enquêtes du contribuables », Contrepoints, [consulté le 14 janvier 2020]. Disponible sur : https://www.contrepoints.org/2019/05/09/198071-jean-marc-daniel-il-faut-supprimer-le-statut-de-la-fonction-publique[14]JOUANNEAU Isabelle, « Jean-Marc Daniel : le quinquennat de Macron est marqué par un bricolage économique dû à un manque de solidité politique, Entreprendre, [consulté le 14 janvier 2020]. Disponible sur : https://www.entreprendre.fr/jean-marc-daniel-le-quinquennat-de-macron-est-marque-par-un-bricolage-economique-du-a-un-manque-de-solidite-politique/[15]ECOLE DE POLITIQUE APPLIQUEE, Taux de fertilité (naissances par femme aux Etats-Unis), [consulté le 14 janvier 2020]. Disponible sur : http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/tend/USA/fr/SP.DYN.TFRT.IN.html[16]UNICEF, En bref :  Etats-Unis d’Amérique – Statistiques, [consulté le 14 janvier 2020]. Disponible sur : https://www.unicef.org/french/infobycountry/usa_statistics.html[17]MOYOU E., Taux d’évolution annuelle du produit intérieur brut réel (PIB) des Etats-Unis de 2008 à 2018, [consulté le 13 janvier 2020]. Disponible sur : https://fr.statista.com/statistiques/550024/taux-de-croissance-annuel-du-pib-reel/

Références   [ + ]

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