L’ambivalence de « Choose France » (1ère partie)

Rien n’est neutre dans la vie. Tout est chargé de symboles. Comme je l’avais signalé dans mon précédent article sur « Choose France »[1]La langue comme rappel de l’Histoire, le 12 novembre 2018. Disponible sur : https://www.linkedin.com/pulse/la-langue-comme-rappel-de-lhistoire-bertrand-de-foucauld-phd/, le message de ce sommet au Château de Versailles, ancienne demeure de Louis XIV, porte une ambiguïté. D’un côté nous incitons nos partenaires commerciaux/clients à choisir nos produits. De l’autre, nous leur confirmons que notre culture est en train de mourir et nous les invitons à opter pour celle des Anglo-Saxons puisque nous même nous le faisons.

To be or not to be?

Mais pourquoi notre culture pourraît-elle être en train de mourir? Le premier véhicule d’une manière de vivre est la langue. Cette dernière permet à un peuple de communiquer, de vivre ensemble et, finalement, de s’unir. Elle est aussi le moyen par lequel ce peuple va transmettre et présenter sa personnalité et ses spécificités. Sans la langue, ces dernières disparaissent pour ne devenir, au mieux, qu’un folklore du passé, juste bon à être utilisé dans les parcs à thème où, justement, les Américains excellent, il faut bien le reconnaître.

Alors « Choose France » ou « Choisissez la France »? Le débat de pose en des termes autrement plus profonds qu’ils n’y paraissent d’un premier abord. Dans ma première publication, j’avais rappelé ce principe de base universel et qui existe depuis l’Antiquité : le vainqueur[2]au sens militaire du terme impose toujours sa langue. La France ne manque pas à la règle puisque sa langue fut la plus utilisée dans le monde[3]si l’on prend en compte le nombre de pays entre Louis XIV et Clemenceau (1914), en passant par Napoléon et son empire ainsi que Tiers avec les colonies. Par contre, depuis 1918, notre pays n’a cessé d’aller de défaite en défaite, même si nous essayons de cacher cela par le fait qu’à la fin des deux conflits mondiaux, nous étions du côté des vainqueurs : les USA. Jacques Attali nous rappelle que le véritable gagnant est le pays dans lequel les combats ne se sont pas déroulés : La guerre, voulue une seconde fois par l’Allemagne, aide de nouveau les Etats-Unis, épargnés sur leurs propre territoire, à maîtriser les technologies et les productions nécessaires à l’industrie et à la finance, désormais basée à New York[4]ATTALI Jacques, Une brève histoire de l’avenir, Paris, Fayard, 2006, p95. Cela ne doit pas nous empêcher d’honorer tous les GIs venus se sacrifier sur nos plages normandes[5]auquel Charles de Gaulle ne fut pas invité à participer et provençales[6]sous commandement américain mais avec la participation, notamment, du Général Jean de Lattre de Tassigny, durant l’été 1944 et qui ont libéré la France du joug nazi, ainsi que les soldats américains venus nous aider contre l’empereur Guillaume II en 1917 [7]deux millions de soldats US débarquèrent en France, avec deux autres millions et demie de combattants à l’entraînement sur le territoire des Etats-Unis et qui jouèrent un rôle pivot dans la résolution du conflit. Guillaume II avait compris que derrière ces soldats, c’était toute la puissance économique et financière étasunienne qui se mettait en branle, puissance d’autant plus forte que non seulement elle n’avait pas eu à subir de bombardements mais que beaucoup de capitaux (or et devises) britanniques avaient migré de Londres vers New York.

Bref, dans ce cadre historique, quelle décision prendre? Et à partir de cette décision, comment se projeter dans l’avenir? Rester fixé sur une certaine conception identitaire conduit à fabriquer des images, telle celle de Charlemagne, bien commodes pour dynamiser des foules mais qui, du coup, éloignent les nations de la réalité historique et les enferment progressivement soit dans des relations conflictuelles – voire guerrières – avec leurs voisins, soit dans un immobilisme nostalgique du passé. Faut-il pour autant renoncer à qui l’on est? Cette deuxième option offre certes des possibilités bien pratiques en termes commerciaux. Cependant les Français restent attachés à leurs 35 heures hebdomadaires de travail[8]contre 40 heures par semaine en général dans le restant du monde, à leurs RTT[9]Réduction du temps de travail, à leurs cinq semaines de congés payés, à leurs syndicats[10]les syndicats de 1995 et 2019 ont reçu le soutien de la majorité de la population, même si ces derniers, factuellement, axaient surtout leurs pressions sur la préservation des avantages des entreprises publiques de transport et à leurs grèves[11]La SNCF a estimé sa perte à un milliard d’euros du fait de ces mouvements sociaux et de nombreuses PME et commerces se sont retrouvées en grande difficulté avec des pertes de chiffres d’affaires allant jusqu’à 50%, comme par exemple une patisserie parisienne haut de gamme qui livre ses gâteaux à des clients. Cf : Business Daily, à un système de santé universel extrèmment coûteux et dont la gestion ne cesse d’être controversée, et enfin à un Etat centralisateur qui contrôle plus de la moitié de l’économie nationale. En fait, les Français restent très attachés à Louis XIV.

Or les Etats-Unis d’Amérique pratiquent une économie nettement plus libérale que la France : les dépenses publiques étasuniennes équivalaient à environ 37% du PIB sur une période allant de 1995 à 2015 contre à peu près 55% pour la France, sur la même période[12]Yves Buchsenschutz, Pourquoi la France est-elle championne des dépenses publiques, le 28 mars 2018, [consulté le 22 janvier 2020]. Disponible sur : https://www.contrepoints.org/2018/03/28/312775-pourquoi-la-france-est-elle-championne-des-depenses-publiques ; Bruno Lannes, Pierre Pâris, « Le poids de l’Etat » in « Eclairages économiques », 2008 (ou postérieur à cette date), [consulté le 22 janvier 2020]. Disponible sur : http://www.eclaireco.org/PoidsEtat. Les jeunes actifs américains ont deux semaines de vacances annuelles en début de carrière et ils n’ont pas encore vraiment opté pour un système d’assurance-santé universel[13]En conséquence, les économies d’échelles, qui pourraient s’appliquer vis-à-vis des coûts médicaux, ne peuvent intervenir du fait de la multiplicité des assurances-santé. Est-ce que les Français sont prêts à intégrer toutes les composantes du système étasunien? Notre réponse à cette question est ambiguë : d’un côté, nous mettons en exergue la langue anglaise et tendons à ringardiser le français[14]Beaucoup de boutiques parisiennes et de nombreuse jeunes sociétés optent pour des noms à consonances anglo-saxonnes, dont Contrib’City. (Toutefois, le présent site, dès sa création, fut créé en lien avec l’Inde ce qui rendait l’anglais nécessaire. La devise du site – Parlons de nos lieux de vie – reste en français)., de l’autre nous affichons une « exception française » (sans trop nous poser la question de savoir pourquoi nos voisins européens n’adoptent pas également nos « exceptions »).

Combien  de publicités et de films américains, sortis en France ces dernières années, ne portent pas des titres en anglais? Le meilleur exemple est celui de la fameuse saga La guerre des étoiles. Les trois premiers épisodes (en fait, la véritable trilogie, de mon point de vue) sortirent sous leur « traduction » française. Les épisodes suivants – il fallait bien exploiter la licence commerciale – sortirent sous le nom de Star Wars[15]Littéralement Les guerres de l’Etoile, ce qui effectivement correspond mieux à l’histoire de science-fiction imaginée par Georges Lucas dans les années 1970. Bref, pour les jeunes Français, les noms anglo-saxons font partie de leur langage.

Cependant, les langues étrangères dans l’Education Nationale ne sont véritablement enseignées qu’à partir de la sixième (11 ans) alors que les différentes études – et l’expérience – montrent que les jeunes enfants apprennent facilement les langages. Nos voisins d’Europe du nord et de l’est, réellement conscients de l’hégémonie de l’anglais et de la nécessité de s’adapter, pratiquent cette langue dès le primaire voire la maternelle. En Scandinavie, des chaînes de télévision montrent la plupart de leurs films américains en version originale. Dans certains territoires européens, comme les Pays-Bas, la langue de Shakespeare fait partie de la vie courante depuis plusieurs décennies. Dans l’hexagone, nous promouvons l’anglais, mais nous nous contentons souvent de le baragouiner. Peut-être que, mais je n’émets qu’une hypothèse, notre côté réfractaire à vraiment apprendre une langue étrangère vient du fait que nous gardons au fond de nous  « l’ancienne gloire » de la France et peut-être également du fait que notre langue nationale, même en déclin[16]Le français n’est plus une langue officielle de l’Union Européenne. Auparavant, les textes de l’UE étaient écrits en anglais et français, puis traduits dans les autres langues européennes. Aujourd’hui, les textes européens sont uniquement écrits an langue anglaise confirmant, de facto, deux points : l’anglais est devenu la langue officielle de l’Union Européenne et l’U.E se met dans le cadre culturel des USA et donc dans une relation de vassale ou de « petite soeur » mais certainement pas d’alliée équivalente, reste la troisième langue parlée dans le monde, si l’on prend en compte le nombre de pays où le français est langue officielle ou bien la langue parlée par la population (comme à l’Ile Maurice par exemple) ou bien une langue utilisée dans les universités comme au Maghreb.

En Algérie, par exemple, le français, qui porte également une ambiguïté car il symbolise l’oppression de l’ancien colonisateur selon le point de vue de groupes traditionnels, demeure pour la majorité des Algériens une langue de la vie quotidienne, du travail et surtout de prestige social et de porte d’entrée vers le monde occidental. Malgré la concurrence de l’anglais (d’après certains journalistes, ce débat serait une diversion gouvernementale pour détourner l’opinion publique des problèmes algériens immédiats comme le manque d’investissements dans les universités), presque la moitié des habitants (47%) parlent la langue de Molière à la maison, 60%  l’utilisent avec leurs amis et 85% à l’université[17]LECLERC Jacques, JEAN Lionel, « Algérie : situation géographique et démolinguistique » in L’aménagement linguistique dans le monde, le 8 mai 2019, [consulté le 23/01/2020]. Disponible sur : http://www.axl.cefan.ulaval.ca/afrique/algerie-1demo.htm#2.5_La_langue_fran%C3%A7aise_en_Alg%C3%A9rie_ . Voir aussi : REPUBLIQUE FRANCAISE, Le français face à une forte demande en Algérie, le 12 mai 2014, [consulté le 23/01/2020]. Disponible sur : https://dz.ambafrance.org/Le-francais-face-a-une-forte. Voir également : RT FRANCE, La langue française bientôt bannie des universités?, le 31 juillet 2019, [consulté le 23/01/2020]. Disponible sur : https://francais.rt.com/international/64712-algerie-langue-francaise-bientot-bannie-universites. A noter que du fait des différentes politiques linguistiques en Algérie relatives à la place officielle du français, les étudiants doivent prendre des cours de rattrapage de notre langue pour suivre, par la suite, un cursus francophone[18]SEBANE Mounia, « FOS / FOU : Quel « français » pour les étudiants algériens des filières scientifiques ? », Objectifs Universitaires – 2011 pp. 375-380,  Centre d’enseignement intensif des langues (CEIL), Université de Mascara, Algérie. [consulté le 23/01/2020]. Disponible sur : https://gerflint.fr/Base/Monde8-T2/sebane.pdf. Ironie de l’Histoire, certaines écoles supérieures de commerce, comme la bien française HEC, dispensent certaines formations uniquement en anglais afin de conquérir d’avantage de marchés et participent par conséquence à la ringardisation, et donc au déclin, de la langue officielle. Dans le processus d’HEC, le français apparaît comme le langage du passé – une future langue morte? – et l’anglais comme celui du présent et de l’avenir. Mais en faisant cela, la célèbre école de commerce ne fait qu’imiter les marchands caravaniers qui suivaient les troupes romaines lors de leurs conquêtes militaires.

Suite et fin : https://contrib.city/index.php/2020/01/29/lambivalence-de-choose-france-suite-et-fin/

 

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