Charles de Foucauld : un explorateur jusqu’au bout de son chemin

Il est rare que je parle de ma famille. Mais l’annonce, jeudi 28 mai, par la Cité du Vatican, de la canonisation de Charles de Foucauld, me force un peu la main, quitte à remettre de quelques jours les articles prévus initialement. Que les Contrib’Citizen soient rassurés! Je ne vais pas leur imposer une biographie supplémentaire de cet explorateur : d’autres l’ont fait, avec souvent beaucoup de talent[1]BAZIN René, Charles de Foucauld – Explorateur du Maroc, ermite au Sahara, Paris, Nouvelle Cité, rééd 2003 (éd. orig : 1921), 543p. Lire également : SIXT Jean-François, Charles de Foucauld : sa vie, sa voie, Paris, Artège , collection Poche , avril 2016. SIXT Jean-François, Le grand rêve de Charles de Foucauld et Louis Massignon, Paris, Albin Michel, collection Spiritualités , mars 2008. SOURISSEAU Pierre, Charles de Foucauld : 1858-1916 : biographie, Paris, Salvator , collection Biographie , juillet 2016. CHATELARD Antoine, Charles de Foucauld : le chemin vers Tamanrasset, Karthala , collection Chrétiens en liberté , février 2002. CHATELARD Antoine, La mort de Charles de Foucauld, Paris, Karthala, collection Tropiques , novembre 200. CASTILLON du PERRON Marguerite, Charles de Foucauld, Paris, Grasset, 2014, 521p. Par contre, je souhaite exprimer ce que j’aime chez cet homme. 

Tout d’abord, Charles fut quelqu’un qui allait jusqu’au bout de son action : par exemple, durant sa période « fêtarde », lorsqu’il organisait une réception, toute la ville le savait, que ce soit à Saumur ou à Pont-à-Mousson! Ou bien, alors qu’il était en garnison, il n’avait pas hésité à faire venir sa maîtresse (on dirait aujourd’hui « sa partenaire »), via une malle, dans sa chambrée militaire; ou encore, alors aux arrêts de rigueur à Saumur, il s’était habillé en ouvrier, avait pu facilement déjouer la sentinelle de la caserne et partir à une réception à Tours, en passant par le commissaire de Police qui avait ri de sa farce. Mais une fois arrivé au lieu de fête, il fut reçu par son propre général, lui-même invité!  A l’inverse, à un autre moment, il avait quitté sa garnison, s’était déguisé en mendiant et avait erré pendant plusieurs jours, vivant d’aumône, avant d’être reconnu et ramené à ses quartiers.

Foucauld sut s’adapter à son environnement quitte soit à contourner les obstacles, soit à les affronter : pour son exploration au Maroc (Reconnaissance au Maroc 1883-1884[3]de FOUCAULD Charles, Reconnaissance au Maroc 1883-1884, Paris, 2017, Ed. L’Autre chemin, collection Voyageurs du livre , (août 2017). Avec Bernard Deubelbeiss, et Gabrielle du Montcel), il se déguisa (décidément!) en voyageur juif, sachant que si sa véritable identité de Français catholique était découverte, il aurait été exécuté par les autorités musulmanes. Charles, qui fut le premier Européen à explorer le Haut-Atlas, reçut d’ailleurs la médaille d’or de la Société de Géographie [4]située au 184 boulevard St Germain, à Paris, juste à côté de l’Institut de Géographie de la Sorbonne où j’écrivis, sous la direction du Pr émérite Michel Carmona, ma propre thèse, dédiée notamment à Charles, et qui portait entre autres sur les familles maghrébines ou d’Afrique noire de la Seine-Saint-Denis, une autre « périphérie » d’aujourd’hui ainsi que les Palmes académiques, remises en Sorbonne, pour son travail d’explorateur [2]de MARIGNAN Jean-François, Sur les pas de Charles de Foucauld, [consulté le 1er juin 2020]. Disponible sur : Sur les pas de Charles de Foucauld.

Converti, et après avoir passé un an comme jardinier dans un couvent (on dirait aujourd’hui: « après un stage non-rémunéré avec heures supplémentaires, à l’international, dans le secteur agro »), Foucauld partit s’installer à l’une des extrémités, probablement la plus pauvre et la plus sauvage, de l’Empire français : le sud de l’Algérie, et plus particulièrement à l’Assekrem et à Tamanrasset. Contrairement à ce que l’on peut éventuellement penser, Charles mena à la fois une vie d’ermite (« un break ») mais également de rencontres (« réseautage ») car « Tam »[5]le surnom de Tamanrasset est un des grands carrefours du Sahara. Il y rencontra les Touaregs dont il appris la langue, les coutumes et rédigea un dictionnaire franco-touareg; mais il entretenait également des liens avec les métropolitains, essentiellement des militaires, comme par exemple le général Laperinne[6]le fait que Charles de Foucauld développa des liens avec les militaires français a donné à penser à certains historiens que Charles était un espion. Personnellement, je n’ai pas d’avis sur la question mais cette idée me semble assez saugrenue, du fait de l’état de vie même du Père..

                             Charles de Foucauld devant sa première chapelle à Tamanrasset.

 

                                                  L’église de Tamanrasset (avril 1978). DR

 

Hôtel de ville de Tamanrasset. Avril 1978. DR
Hôpital de Tamanrasset. Avril 1978. DR

 

 

 

 

 

 

 

J’en profite pour préciser que le plateau de l’Assekrem, entouré de cheminées et pics basaltiques, est considéré comme l’un des plus beaux endroits du globe. Les sommets de roche rouge ravissent le voyageur qui a passé sa journée à grimper le massif et atteint enfin l’ermitage. Il y a là-haut une vue merveilleuse, fantastique même, on domine sur un enchevêtrement d’aiguilles sauvages et étranges, au nord et au sud rien n’arrête la vue : c’est un beau lieu pour adorer le Créateur écrivit Charles à sa cousine Marie Moitessier.

         Charles de Foucauld dans son ermitage. Il y passa, en tout et pour tout, cinq mois environ.
Femmes touareg, devant l’ermitage de Charles de Foucauld, à l’Assekrem. On reconnaît le vêtement indigo, si caractéristique de ce peuple. Photo : avril 1978. DR

Une hauteur qui épure et révèle la fragilité et donc la beauté, la noblesse de l’homme. De tout homme, de toute femme, de tout enfant.

                                                                  Vue sur le Hoggar, en journée. Avril 1978. DR

Foucauld évoque pour moi d’autres personnages qui ont soit voyagé soit montré une sensibilité similaire, ou bien encore qui ont traversé d’autres déserts. Antoine de Saint Exupéry, presque son contemporain, évoque la poésie de l’Afrique dans le Petit Prince : Je crois qu’il profita, pour son évasion, d’une migration d’oiseaux sauvages. Ou bien l’enfer de l’aridité, de la chaleur torride, de la soif, dans Terre des Hommes : On croit que l’homme est libre… On ne voit pas la corde qui le rattache au puits, qui le rattache comme un cordon ombilical, au ventre de la terre. S’il fait un pas de plus, il meurt[7]de SAINT-EXUPERY Antoine, Terre des hommes, Paris, Gallimard, 1939, p149 (coll. Folio).. Soif de sens et d’horizons inconnus pour Charles, l’explorateur. Quête d’un absolu pour le philosophe Eric-Emmanuel Schmitt qui, parti écrire un scénario sur Charles de Foucauld, s’était égaré, une nuit, au milieu des montagnes du Hoggar, pour mieux se retrouver ensuite :  Je pénètre dans l’au-delà du monde […] Eblouissant; Fulgurant […] Plus j’avance, plus l’évidence s’impose. « Tout a un sens ». « Félicité »…Feu…Une certitude brille au-dessus de tout : Il existe[8]SCHMITT Eric-Emmanuel, La nuit de feu, Paris, Albin Michel, 2015, p137-140 (Coll. Poche).. Soif d’aventures comme pour Frison-Roche qui explora le Hoggar lors de plusieurs de ses expéditions[9]FRISON-ROCHE Roger, L’appel du Hoggar, Paris, Flammarion, 1935; La piste oubliée, Grenoble, Arthaud, 320p. Foucauld, pour moi, est également lié à Paul Claudel, du fait de l’union mystique entre l’homme et la nature : Comme toute la création est avec Dieu dans un mystère profond! s’exclame l’architecte Pierre de Craon, dans la pièce L’annonce faite à Marie[10]CLAUDEL Paul, L’annonce faite à Marie, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1940, p18.

Vitrail représentant Charles de Foucauld. Basilique du Sacré-Coeur, à Montmartre, Paris. Photo : BdF, le 20 janvier 2016.

Pour une raison que j’ignore, Charles reflète également la sensibilité de l’un de ses contemporains et dont je suis un fervent admirateur : Guillaume de Kostrowitzky dit Apollinaire. Même dans un lieu géographique avec beaucoup d’eau [11]j’ai suffisamment écrit d’articles sur les crues de la Seine en Région parisienne pour le prouver, l’être humain reste face à son désert intérieur, sa solitude existentielle, sa soif de signification : Tandis que sous/ Le pont de nos bras passe/ Des éternels regards l’onde si lasse[12]APOLLINAIRE Guillaume, « Le Pont Mirabeau » in Oeuvre Poétiques – Alcools, Paris, Gallimard, 1965, p45. Le Sahara m’amène aussi vers les déserts péri-urbains que Capdevielle évoque dans sa chanson : Quand t’es dans le désert, Depuis trop longtemps, Tu te demandes à qui ça sert, Toutes les règles un peu truquées […] Hier un homme est venu vers moi d’une démarche un peu traînante, Il m’a dit t’as tenu combien de jours, j’ lui est répondu : bientôt 30, J’ me souviens qu’il espérait tenir jusqu’à 40 […] J’ai compris que je pourrais bientôt regagner la ville.[13]CADEVIELLE Jean-Patrick, « Quand t’es dans le désert » in Les enfants des ténèbres et les anges de la rue, 1979, CBS Disques. [Consulté le 30 mai 2020]. Disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=C_mRN_iq1-k.

Pour expliquer Charles de Foucauld, il faut aussi rappeler que la famille cultive une tradition soit de militaires (« se donner pour sa Patrie ») soit de religieux (« se donner pour son Dieu ») depuis des générations, quitte à risquer sa vie comme un Henri, parfaitement germanophone, en « claquant la porte » et en traitant les responsables de Renault « de salauds » lors de la Collaboration puis en rejoignant la Résistance solognote où il transportera des armes, pendant la seconde guerre mondiale; quitte à briser sa carrière, vers 1905, lorsque le colonel Camille-Louis de Foucauld, attaché militaire près l’Ambassade de France à Berlin (un poste très prestigieux à l’époque) refusa d’envoyer les troupes réquisitionner les couvents et monastères (c’est un peu comme si l’on demandait aux militaires d’aujourd’hui de venir saccager les bureaux d’ONG humanitaires); quitte, enfin, comme Charles au XXe siècle, à offrir sa vie pour ce en quoi l’on croit, Celui en qui l’on croit, tel Armand de Foucauld, massacré avec l’ensemble de sa communauté, en 1792, après avoir quitté le diocèse d’Arles et « être monté » à Paris rejoindre son archevêque, Jean Marie du Lau d’Allemans.

Charles de Foucauld évoque également, pour moi, l’image de Christian de Chergé et des moines de Tibhirine[14]Les moines de Tibhirine, [consulté le 1er juin 2020]. Disponible sur : https://www.moines-tibhirine.org/ qui étaient volontairement restés dans leur monastère, afin de maintenir les liens fraternels avec les habitants, et qui furent assassinés en 1996. 

Hommage à tous les hommes et femmes, connus ou non, qui offrent leur vie pour aller jusqu’au bout de leur chemin. Hommage à toutes les personnes qui ont bravé les risques et le labeur éreintant des soins médicaux ou sociaux en période d’épidémie. Hommage à tous ceux qui croient en l’être humain, dans son essence physique et spirituelle, et qui sont prêts à en témoigner dans les déserts et les montagnes de nos solitudes urbaines.

Bibliographie supplémentaire[15]LAMBRON Marc, « 1905, Tamanrasset : l’ermitage du désert où le père de Foucauld se confina » in Le Point, le 27 mars 2020, [consulté le 27 mai 2020]. Disponible sur : Le Point[16]BERGERAT Marie-Claire, MARIN Olivier, Monique Maunoury (1915-1975) : une disciple de Charles de Foucauld à Ivry, Karthala , collection Chrétiens en liberté , septembre 2006[17]de FOUCAULD Charles, Déserts, Paris, ed. Rivages , collection Rivages-Poche, n° 750. Petite bibliothèque (Poche), juin 2013[18]de FOUCAULD Charles, « Lettre de Charles de Foucauld à René Bazin – De véritables musulmans peuvent-ils devenir vraiment Français ? » in Bulletin du Bureau catholique de presse, n° 5, octobre 1917., [consulté le 1er juin 2020]. Disponible sur : https://pointsdereperes.com/charlesdefoucauld-a-renebazin/[19]du CHARLAT Régine, « Aimer le désert? » in Études 2003/12 (Tome 399), pages 653 à 670, [consulté le 29 mai 2020].[20]de MARIGNAN Jean-François, « Charles de Foucauld au Maroc » in CODEX, [consulté le 1er juin 2020]. Disponible sur :  https://revue-codex.fr/sommaire/charles-de-foucauld-au-maroc/[21]GENEANET, Camille-Louis de FOUCAULD de PONTBRIAND, [consulté le 1er juin 2020]. Disponible sur : https://gw.geneanet.org/pierfit?lang=fr&n=de+foucauld+de+pontbriand&oc=1&p=camille+louis[22]de MARIGNAN Jean-François, Conférence « Dans les pas de Charles de Foucauld : à la rencontre du peuple marocain », Société de géographie, [consulté le 1er juin 2020]. Disponible sur : https://socgeo.com/2018/11/15/15-novembre-2018-dans-les-pas-de-charles-de-foucauld-a-la-rencontre-du-peuple-marocain/[23]CHRISTIEN Marie-Armelle, “Charles de Foucauld ne rentre dans aucun cadre, dans aucun moule“ in La Vie, le 28 mai 2020, [consulté le 1er juin 2020]. Disponible sur : http://www.lavie.fr/religion/catholicisme/charles-de-foucauld-ne-rentre-dans-aucun-cadre-dans-aucun-moule-28-05-2020-106600_16.php

(Photo de couverture : Le Hoggar, devant l’ermitage de Charles de Foucauld. Avril 1978. DR)

Références   [ + ]

4 pensées sur “Charles de Foucauld : un explorateur jusqu’au bout de son chemin

  • 2 juin 2020 à 11 h 20 min
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    Un ami journaliste, Gilbert Ganne, m’avait offert son livre TAMANRASSET, il y a plus de cinquante ans. Un livre dont je ne me suis jamais séparé. Grand merci pour ces informations complémentaires.

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    • 2 juin 2020 à 11 h 34 min
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      Je vous en prie, Prithwindra. J’ai voulu écrire, également, sur tout le contexte familial mais aussi culturel et politique qui a influencé Charles et que lui-même a enrichi de son propre témoignage.
      Vous pouvez lire aussi une lettre de l’explorateur et ethnologue : https://pointsdereperes.com/charlesdefoucauld-a-renebazin/

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