Centre-ville de Jouy : le chantier de la polémique

(Photo-shéma de couverture : l’avenue Jean Jaurès en cas d’inondation, près de l’entrée Est du chantier situé au croisement entre l’avenue Jean-Jaurès et la rue Louis Pasteur. Le masse d’eau symbolisée a été calculée en fonction d’une hauteur de 1,0 mètre (la crue de juillet 1982 avait atteint une cote de 1,10 m dans le centre-ville, dans un délai de 3 heures). BdF, le 13 mars 2020).

En ces temps de crainte face à la propagation d’un virus apparenté à une grippe, nous prenons des mesures de quarantaine ou de restriction de déplacement. Le gouvernement français a ordonné la fermeture des établissements scolaires et universitaires. Des consommateurs ont réalisé des achats compulsifs sous l’effet de l’angoisse d’une pénurie (justifiée ou non). Si la panique génère des réflexes incontrôlés de stockage de denrées alimentaires, elle a déclenché, à l’inverse, des mouvements de ventes irrationnels  sur les marchés  financiers : le CAC 40 (l’indice boursier des grandes entreprises françaises) a perdu 21,50 points en 17 jours, entre le 21 février et le 9 mars ce qui s’est rapidement traduit par des licenciements temporaires et peut-être définitifs si la tendance baissière continue. Cette situation entraîne déjà des mesures d’aides fiscales aux entreprises, ce qui signifie une baisse des revenus fiscaux donc des déficits publics qui continuent à s’aggraver.

Face à une situation qui a du mal à être contrôlée, et qu’il était apparemment difficile de prévoir, des mesures, quelque fois sévères, ont donc été décidées par les autorités, et ce à l’échelle continentale (diminution des vols en lien avec la Chine, aides des banques centrales) ou locale (incitations à rester chez soi). En matière de vulnérabilités géographiques (péri)urbaines, les hommes connaissent les lieux sensibles, possèdent des historiques quelques fois très précis des évènements catastrophiques, savent les mesures de prévention à prendre ainsi que les coûts engendrés lorsqu’un aléa se produit dans une zone avec de forts enjeux humains et/ou matériels. Ils possèdent même l’expérience de la souffrance morale engendrée par des catastrophes dites « naturelles ».

Et pourtant, malgré des bibliothèques remplies d’études sur ces questions, nous urbanisons sans discernement, que ce soit dans les Docklands à l’est de Londres où le niveau de la Tamise est de 6 mètres au-dessus du sol et ne tient que grâce à des digues qui traversent toute la zone londonienne; que ce soit au sud-est de Paris où de vastes chantiers sont en cours depuis plusieurs années, comme celui d’Ivry-Confluences, dans le lit majeur de la Seine largement inondé en 1910, à l’endroit où la Marne se jette dans le fleuve parisien; que ce soit, enfin, dans la vallée alluviale de la Bièvre où la rivière peut monter en quelques heures, lors d’un orage violent, sous l’effet conjoint des ruissellements sur les coteaux et de l’augmentation du niveau de l’eau en amont des lacs de retenue ou du cours d’eau lui-même. En effet, dans la commune de Jouy-en-Josas, un chantier est en cours de construction dans le lit majeur de la Bièvre, là où des précipitations orageuses, durant l’été 1982, avaient provoqué, en trois heures, une inondation allant jusqu’à 1,10 m au-dessus du sol. Dans ce fond de vallée, au lieu de faire construire un bâtiment sur pilotis, la commune a donné l’autorisation pour la construction d’un bâtiment avec parking souterrain.

A l’heure où cet article paraît, des équipements de contrôle des crues ont été construits depuis 1982. Cependant, les digues ne jouent un rôle que lorsque les crues restent moyennes. Cette régulation des débits a également été contrée par l’augmentation de l’urbanisation de la vallée de la Bièvre depuis bientôt quarante ans. Or l’artificialisation des sols peut multiplier par trois à la fois la vitesse à laquelle la crue arrive et le niveau de cette dernière.

 

Dans les programmes de constructions d’immeubles dans le centre-ville de Jouy, Contrib’City axe sa réflexion sur le chantier Nacarat car ce dernier est déjà en cours de construction : on ne part pas, ainsi, d’hypothèses mais de faits concrets. Deux points cruciaux : la zone est inondable (hauteur d’eau à cet endroit : 1 mètre, suite à 110 mm d’eau tombée en 3 heures, dans la nuit du 21 au 22 juillet 1982[1]SIAVB, La Bièvre télégérée – Une gestion optimisée pour lutter contre les inondations, [consulté le 13/03/2020]. Disponible sur : https://www.siavb.fr/bievre_telegeree.aspx et le chantier inclue un parking souterrain.

Si l’on fait un profil latéral de la vallée de la Bièvre à cet endroit, voici ce que cela donne :

Coupe altimétrique de la vallée de la Bièvre selon un axe qui longe la rue Pasteur, là où se situe le chantier Nacarat. Les précipitations décalées sur l’amont de la rivière, couplées avec des ruissellements, pouvant être de régime torrentiel étant donné la déclivité des coteaux, peuvent engendrer une accumulation donnant lieu à une crue exceptionnelle. Shéma : BdF. Source data : IGN.

Hier, lors d’une réunion impromptue avec le Syndicat Intercommunal pour l’Assainissement de la Vallée de la Bièvre (SIAVB) et le commissaire enquêteur chargé de recueillir les remarques du public quant à la restauration hydromorphologique de la vallée de la Bièvre[2]Il s’agit, en des termes plus simples, de ne plus canaliser la Bièvre dans un lit en béton, mais de redonner à la rivière son lit originel, c’est-à-dire un cours d’eau fait de méandres et composé d’éléments naturels., le message donné par ces deux autorités fut très clair et plein de bon sens : les équipements de régulation servent à lisser les pics de crues mais les risques d’inondation demeurent. Lorsqu’une zone est inondable, l’eau reviendra, ainsi que nous l’a rappelé en 2009 Pascal Popelin, ancien premier adjoint au maire (2008-2014) de Livry-Gargan et ancien vice-président[3]2001-2014. du SEDIF (Syndicat des Eaux d’Ile-de-France)[4]il est actuellement directeur de la société d’aménagement de la Seine Saint Denis : Séquano Aménagement.. Ce dernier attira notre attention sur le fait que les lacs de retenue situés en amont du bassin de la Seine aurait permis un abaissement de 70 centimètres de la ligne d’eau à Paris, qui avait atteint 8,62 m lors de la crue de 1910[5]POPELIN Pascal, Le jour où l’eau reviendra, 100 ans après la grande crue de 1910, Pascal Popelin, ed. J-C Gawsewitch, Paris, 2009, p 143. Ces 70 cm d’abaissement auraient tout de même évité d’énormes dégâts étant donné que le calcul de ces derniers lors d’une crue se fait d’une façon exponentielle. L’auteur précisa également : N’oublions pas non plus que les Grands lacs de Seine agissent sur les crues moyennes […]. Paradoxalement, cette efficacité des barrages-réservoirs a pu donner à penser que le problème était définitivement réglé. Or, pour essentiels qu’ils soient en cas de crue centennale, nos quatre géants ne constituent pas une protection absolue, loin s’en faut[6]idem..

Que ce soit dans un grand bassin versant comme celui de la Seine ou bien celui, plus local, de la Bièvre amont (segment entre la source et Igny), les équipements de lutte contre les inondations n’ont pas été construits pour inciter à urbaniser, à construire des bâtiments sur les lits majeurs des cours d’eau, mais bien plutôt pour diminuer les probabilités et les hauteurs de crues. Pour ce faire, Contrib’City encourage à ne pas artificialiser les rivages, à diminuer les vulnérabilités et à respecter les rivières qui sont comme des être vivants qui bougent, ondulent, croissent et diminuent, en fonction de leurs humeurs. Elles nous offrent également leur eau pour nous désaltérer, arroser nos jardins et nos potagers, nous nettoyer et embellir nos paysages.

Rappelons enfin qu’en cas de sinistre, ce sont les assurés et les contribuables – c’est à dire nous-mêmes – qui, à terme, payons les réparations. Choisissons plutôt de prévenir les inondations et leurs conséquences humaines et matérielles afin de vivre sur des territoires plus sereins.

[mapsmarker marker= »12″]

 

 

 

 

 

 

Références   [ + ]

5 pensées sur “Centre-ville de Jouy : le chantier de la polémique

  • 13 mars 2020 à 18 h 54 min
    Permalink

    Me semble t’il ce choix est orienté vers un projet à forte valeur ajoutée….
    Il va de soit que la mairie ne se préoccupe absolument pas du bien être de ses habitants, des risques qu’ils encourent …
    Leur éthique est vraiment navrante..

    Répondre
  • 13 mars 2020 à 18 h 25 min
    Permalink

    Alors on peut véritablement se poser la question : ces projets d’urbanisme en centre ville de Jouy-en-Josas sont-ils nés d’une réflexion d’amélioration de la qualité de vie des habitants d’une manière pérenne et raisonnée ou tout simplement de simples projets immobiliers à forte valeur ajoutée ?
    J’ai mon idée sur la réponse mais je vous laisse seul juge…

    Répondre
    • 13 mars 2020 à 19 h 03 min
      Permalink

      Article ultra convainquant. Comment peut on encore aujourd’hui ne pas tenir compte de tels arguments dans nos choix d’urbanisme. C’est une heresie. Il est temps de mettre un terme a ce type fe strategie.

      Répondre
    • 13 mars 2020 à 20 h 57 min
      Permalink

      Excellent article, parfaitement documenté.
      Bravo

      Répondre
  • 13 mars 2020 à 18 h 15 min
    Permalink

    Je me pose des questions sur leur compétence. Ça fait peur !!!!

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *