Quel futur pour la politique agricole? (Inde & France/Europe – 2e Partie)

La manifestation des revendeurs agricoles indiens, qui a eu lieu à New Delhi début décembre, remet en question la place des petits fermiers dans la société, non seulement dans les pays en développement mais aussi dans les plus riches. Si la suppression des intermédiaires commerciaux entre le monde agricole et les services urbains aidera les ouvriers des champs à mieux gagner leur vie, une de leurs craintes est de devenir l’otage des grands conglomérats agro-industriels. Et leur angoisse est parfaitement compréhensible, compte tenu du processus qui se déroule en Europe occidentale depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Même si le gouvernement indien continue de protéger les petits agriculteurs en maintenant artificiellement des prix minimaux pour les produits agricoles, cela signifie aussi demander aux travailleurs de l’industrie et des services de payer pour leurs collègues fermiers. La protection des ressources alimentaires d’un pays est un point vital de la résilience nationale. Ce type de politique s’est développé notamment en France, en Italie, au Royaume-Uni, en Allemagne et en Belgique, grâce au plan Marshall américain de 13 milliards de dollars (valeur de 200 milliards de dollars en 2017) [1]en 1947, l’ancien général Georges Marshall, sous l’impulsion du président américain Truman, a lancé un vaste programme de développement économique de 13 milliards d’euros, appelé plan Marshall, qui s’est déroulé entre 1947 et 1951. Les principales idées étaient de préserver ou de remettre en place les régimes démocratiques en Europe et de lutter contre le communisme par la prospérité. Le plan Marshall a également contribué à la création de la future Union européenne : les États-Unis, en référence à leur propre union fédérale, pensaient que le meilleur moyen d’éviter une nouvelle guerre en Europe était de créer une sorte d’union d’États sur le vieux continent. Certains critiques disent que, de toute façon, l’Europe aurait rebondi et le plan était principalement une tentative des USA pour influencer l’Europe. Une telle politique avait permis à l’agriculture européenne de rebondir et de nourrir leurs populations affamées: les tracteurs sont apparus dans les paysages après 1947. En 1957, la Politique Agricole Commune (PAC) a été créée et installée en 1961. Aujourd’hui, la PAC ne se concentre pas uniquement sur la production l’agro-alimentaire mais aussi dans le développement de la vie rurale.

Photo d’un bois dans les champs. L’agroforesterie limite l’érosion des terres par l’eau et le vent, permet la biodiversité et attire l’humidité. Les animaux qui peuvent trouver un bon biotope dans ces petites forêts vont des moineaux aux chevreuils en passant par renards. Photo: BdF, Servigny-lès-Sainte Barbe, Lorraine (Grand Est), 15 juillet 2018.

Parallèlement aux efforts de l’Union européenne pour développer la vie rurale locale, la population agricole a régulièrement diminué en Europe. En France, par exemple, même si des prix minimaux ont été garantis par les autorités françaises et européennes, le nombre de petits agriculteurs a baissé de plus en plus depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et de l’exode rural qui a culminé après. Les petites exploitations qui ont réussi à se maintenir ont subi une telle épreuve qu’elle serait punie par la loi si ces agriculteurs avaient été des employés travaillant dans une usine ou des bureaux. En 2017, les agriculteurs ne représentaient plus que 2,6% de la population active française, contre un tiers en 1950. En chiffres moyens, aujourd’hui, un agriculteur peut nourrir 6500 personnes (BOURGEOIS Lucien, DESMOTES-MAINARD Magali, « Les cinquantes ans qui ont changé agriculture française « ( » Les cinquante ans qui ont changé l’agriculture française « ), Economie rurale, janvier-avril 2000, p 14. Disponible sur: https://www.persee.fr/doc/ecoru_0013-0559_2000_num_255_1_5151 ).

Une moissonneuse-batteuse en action. Photo: BdF, Servigny-lès-Sainte Barbe, Lorraine (Grand-Est), 15 juillet 2018.

Alors même si la PAC se soucie aussi de la vie rurale et des enjeux environnementaux, du moins en théorie, elle n’a pas arrêté un exode massif vers les grandes villes et notamment la région parisienne où se concentre désormais 1/5 des Français. Ainsi, en Inde, raisonner uniquement par le maintien d’un prix minimum montrerait un oubli historique et géographique.

L’Inde devrait également se concentrer sur le développement local et les questions environnementales et pas seulement sur les prix des produits agricoles. Pourquoi?

Les prix des produits agricoles sont calculés en fonction des marchés mondiaux tels que le Chicago Mercantile Exchange (CME Group), dans l’agro-industrie mondiale. Lorsqu’un pays ou même un continent veut rivaliser avec le monde, automatiquement, il se retrouve dans une situation défensive face à ces acteurs financiers géants.

En fait, la bonne solution sociale, économique et géographique est de regarder les fonctions des petits agriculteurs sous un autre angle.

Enfant, dans les années 1970 et 1980, j’ai vécu à la campagne, que ce soit à l’école ou en vacances. J’ai vu que les petits fermiers connaissaient et aimaient leur terre, en général. Ils en dépendaient pour vivre et pour nourrir leur famille : c’est que l’on appelait l’agriculture de subsistance, essentiellement familiale. Ils ont également cultivé un lien avec leurs champs et leurs animaux. Il y a quelques années, lorsque j’ai visité la campagne, dans l’ouest de l’Uttar Pradesh, j’ai eu le privilège de rencontrer et de parler avec des agriculteurs. En fait, ils constituent le premier niveau de développement rural. Pour un comptable public, les petits agriculteurs ont deux grandes qualités: ils sont motivés à prendre soin de leurs terres et ils y sont bons, à condition qu’ils soient incités à limiter l’utilisation de certains produits phytosanitaires et de certains engrais.

 

Vignobles locaux et périurbains de l’Arc Lémanique, une des régions économiques les plus dynamiques d’Europe. La terre est chère et physiquement très difficile à exploiter en raison de la déclivité. Ces espaces verts ont été classés patrimoine de l’humanité par l’ONU. Ainsi, ils sont protégés de l’étalement urbain. Photo: BdF, 24 oct 2017.
Un train à crémaillère arrivant à la gare d’Aigle, le terminus de la ligne. Grâce à leur expertise en génie civil, les Suisses bénéficient d’un bon réseau ferroviaire qui relie les villes entre elles. Pas de centralisation en Suisse. Les tensions territoriales s’équilibrent partout dans ce petit pays confédéré, y compris sur les lieux montagneux. Sur les côtés droit et supérieur, un vignoble. L’agriculture périurbaine est courante. Photo: BdF, 25 oct 2017.

Les agriculteurs peuvent également jouer un rôle dans l’entretien des forêts. En France, par exemple, les propriétaires privés occupent une place importante dans le développement de la forêt française: les 3/4 des surfaces boisées de la métropole sont privés. Les forêts occupent près d’un tiers, en progression de 70% par rapport au début du XIXe siècle, du territoire métropolitain français. L’industrie du bois et du papier emploie 800 000 travailleurs dans une population active nationale de 29 millions de personnes (chômeurs compris)).

Plutôt que de se contenter de regarder les petits agriculteurs à travers les prix des produits agricoles, prendre un spectre plus large et analyser leur rôle très important dans la vie rurale peut apporter des solutions non seulement aux campagnes mais aussi aux zones (péri) urbaines. En permettant économiquement aux fermiers de continuer à travailler dans leur domaine de compétence – l’agriculture ou la sylviculture[2]Du mot latin Sylva: forêt – que ce soit en se spécialisant, par exemple, dans la culture biologique ou équilibrée [3]Par agriculture biologique, je veux dire pas d’utilisation d’engrais synthétisé et phytosanitaire Par agriculture équilibrée, j’entends l’utilisation de petites quantités d’intrants agricoles synthétisés, ils aideront les petites et moyennes villes à se développer également, notamment à travers les marchés locaux. Ce faisant, les jeunes générations pourraient aller dans des universités locales spécialisées dans l’agro-industrie ou le développement régional et acquérir un niveau d’expertise que les terres rurales et expérimentales rendraient possible. Différentes activités en résulteraient, de l’agro-recherche, comme par exemple l’Institut national de la recherche agronomique ou INRA, à l’administration de l’agro-entreprise. L’agroforesterie – un mélange de champs et de forêts pour obtenir un écosystème complet à l’échelle locale (ou un géofaciès, c’est-à-dire d’une dimension allant de 100 à 1000m) – ainsi que le tourisme rural donnent déjà des résultats dans le développement campagnard en Europe.

Les villageois cesseraient d’être forcés de quitter leur foyer et pourraient regrouper leurs connaissances pratiques en une recherche théorique de haut niveau. Un tel développement rural arrêterait l’exode qui mène trop souvent aux bidonvilles ou à des quartiers de logements sociaux très défavorisés, gangrenés par la pauvreté et à la violence. En empêchant les gens d’être obligés de se concentrer dans les mégapoles, dans un mouvement centralisateur, l’aménagement du territoire apporterait un système territorial plus équilibré. La planification rurale contribuerait à atténuer les tensions dans les mégalopoles telles que New Delhi (plus de 20 millions d’habitants) ou Londres ou Paris (les deux ont respectivement 14 et 12 millions d’âmes pour une population nationale d’environ 66 millions d’habitants).

Laissons l’Inde profiter de l’expérience européenne de l’exode rural pour donner une vraie perspective au monde rural du sous-continent. Donnons aux 70% de la population indienne des opportunités et des moyens de développer leurs territoires locaux afin de créer un avenir équilibré et heureux pour leurs enfants.

 

(Photo de couverture: vignobles du village de Grandvaux, Canton de Vaud, Suisse. Photo: BdF, 24 octobre 2017)

Added bibliography

The Marshall Plan – Rebuilding Western Europe After WWII

Marshall Plan: The US funded rebuild of Europe after World War II

European Commission – Common Agricultural Policy

Politics.co.uk – Common agricultural policy

The Common Agricultural Policy: Keeping Ambitions High in Europe

Ganga Cleaning Forever with Minimal Money/Time

FRANCE. Quelques traits marquants de l’évolution des structures agraires au XXe siècle

Les grands secteurs de production : primaire, secondaire et tertiaire

Les chambres d’agriculture accompagnent le plan de relance

4èmes Rencontres HEC de l’Agroalimentaire 

BLANC Christian, BLANC Christian, La croissance ou le chaos, Paris, Odile Jacob, 2006, 237 p

Saclay Citoyen

Espace Rambouillet

Tourisme en espace rural : le territoire à l’épreuve

LEA-CFI

 

Références   [ + ]

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