« Sécurité globale », l’effrayante dérive du pouvoir (2/2)

A la suite de l’article de Lucien Cavelier du 19 novembre, trois points seront étudiés : la psychologie durant une crise, la justice pour le peuple, et enfin la dimension européenne. L’auteur, psychologue de profession, soulève à juste titre la question d’une réaction possible lorsque survient une crise : comme tous les hommes moralement fragiles qui se retrouvent sur des postes à pouvoir, le glissement vers une dérive autoritaire s’observe. Ce que l’on peut noter chez un individu peut également se réaliser au niveau d’un pays : lors des deux conflits mondiaux du XXe siècle, les démocraties se sont retrouvées en danger, et, en interne, toute rébellion ou désertion contre la boucherie des tranchées, entre 1915 et 1917, fut impitoyablement punie d’exécution par les armes. Aujourd’hui, les partis politiques centraux ont peur, entre diverses craintes, qu’une crise un peu plus prononcée en France ramène des groupes d’opinion dits « extrémistes »[1]La définition de ce type de parti étant un peu flou, je mets le qualificatif entre guillemets. Qu’ils soient « d’extrême gauche » ou « d’extrême droite », une des caractéristiques historiques de ces groupes est la réduction, voire la suppression pure et simple, des libertés individuelles.  

Ensuite se pose la question de la justice pour tous. En effet, le projet de loi n’interdit pas de filmer les forces de l’ordre en action sur le terrain mais prohibe la diffusion de ces images. Si la publication est interdite, il reste deux possibilités pour dénoncer une éventuelle bavure : le dépôts de plainte ou le recours à un avocat. Problème : déposer plainte auprès de la Police (80% des Français sont (péri)urbains donc l’ordre public est assuré par la Police) pour dénoncer une action policière, avouez qu’il y a quelque chose de cocasse dans cette idée! On serait dans le plus parfait exemple du mélange des rôles de juge et partie. Quant à l’avocat, tout le monde n’a pas les moyens de s’offrir ses services. Bref, en interdisant la publication de bavures, le gouvernement ne fera qu’inciter (involontairement) à transférer ces images vers l’Internet « souterrain » – ce qui ne participera pas à dorer le blason de la Police – et à renforcer un sentiment d’injustice parce que les manifestants pauvres, notamment les jeunes, n’auront plus la possibilité de dénoncer un éventuel abus de pouvoir. Or, la démocratie se situe entre l’Etat policier, comme en Europe de l’Est durant l’époque du rideau de fer, et une très forte absence d’une force publique, comme on peut le voir dans certains quartiers HLM en zone péri-urbaine. Dans le cas où la force publique n’est plus présente, c’est le crime organisé qui assure la relève, mais pas forcément selon des règles respectueuses des droits de l’homme. La démocratie, en fait, c’est l’équilibre : une société où ma liberté individuelle s’arrête là où commence celle de mon prochain. C’est une juste proportion entre la liberté de création et le respect des règles permettant l’organisation de la vie quotidienne. Une vraie démocratie, c’est la possibilité de créer un bouquet de fleurs multicolores, multiformes et multi-parfumées, et qui ne resplendit que grâce à chacune des plantes qui compose cet ensemble floral.

Prenons enfin la dimension européenne. Dans son émission Hard Talk, la BBC questionne Judit Varga, Ministre de la Justice hongroise, afin de dénoncer des manœuvres gouvernementales visant à réduire la liberté de la Presse. Il est vrai que pour l’Union Européenne, suite à l’effroyable bilan des deux conflits mondiaux, et celui de la Guerre Froide sous le régime communiste, la liberté d’expression est une valeur cardinale. La proposition de loi de M. Darmanin se positionne donc en pleine opposition avec la dynamique européenne. L’interdiction de diffuser des images prises dans un lieu public, surtout lorsqu’elles dénoncent un abus de pouvoir, représente une vraie régression de la liberté. Cela dit, n’oublions pas un autre aspect en matière de la liberté de la Presse : cette dernière est toujours à conquérir! Que ce soit sous le coup d’un gouvernement cherchant une solution à une crise; ou bien sous la pression d’une oligarchie capitalistique concentrant dans ses mains de plus en plus de journaux traditionnels, régionaux ou nationaux, à l’image du journal L’Humanité. Le quotidien, créé par Jaurès en 1904, devenu par la suite l’organe du Parti Communiste français, vit, en 2001, l’entrée des groupes Lagardère et TF1 dans son capital.

Heureusement, des sites journalistiques se créent, tel contrib.city, libre de tout conflit d’intérêts et donc libre d’écrire. Libre d’informer tant au niveau local qu’international.

(Dessin de couverture : avec l’aimable autorisation de Laurence Biberfeld).

Note de CC : jeudi 26 novembre 2020, six jours après la publication de ce présent article, le site Loopsider révélait un passage à tabac par trois policiers, à Paris le 21  novembre, d’un producteur de musique : Michel.  

 

 

 

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