L’anachronisme parisien : le logement

Dans le contexte du deuxième tour des élections municipales, et à la lumière du débat sur BFM, hier, jeudi 25 juin 2020, je souhaite reprendre un serpent de mer, vieux mais toujours actuel : je veux parler de la séparation entre Paris et Paris. Pardon : je veux dire entre l’hyper-centre de la région parisienne et l’Ile-de-France. La délimitation actuelle de Paris intra-muros, qui n’a presque pas changé depuis 1860, continue à faire penser, politiquement parlant, que la ville ne vit que quasiment en autarcie. Or, dans la réalité quotidienne, rien n’est plus faux, d’où l’émergence de nombreuses contradictions en matière d’organisation (péri)urbaine.

Regardons les implications de cette organisation complètement dépassée et voyons pourquoi cette géographie administrative du XIXe siècle impacte négativement la vie quotidienne des habitants de la région Ile-de-France en 2020, que ce soit dans le domaine du logement (article d’aujourd’hui), du transport ou du travail (à paraître). Cet archaïsme rend d’ailleurs assez complexe les comparaisons entre les différentes capitales dans le monde : mêmes certains grands cabinets d’audit ou des journaux tombent le piège. Un exemple? Dans son article du 5 janvier 2019, Le Parisien compare notamment la Ville de Paris avec le Grand Londres. Il eut fallu, en fait, soit prendre en compte une zone centrale de Londres, soit Paris et sa banlieue.

Chaque maire[1]Je parle des maires de communes, et non pas d’arrondissement gère l’urbanisme local, en accord avec le Préfet. En France, l’élu municipal possède donc un pouvoir important dans la gestion non seulement de son parc de logements sociaux mais surtout dans les décisions concernant les permis de construire. Or, la décision d’un maire peut avoir des conséquences sur les communes avoisinantes. A titre d’exemple, l’urbanisation de la partie d’un bassin versant partiellement situé dans une ville augmentera les risques d’inondation de l’autre partie du bassin appartenant aux communes situées en aval (cf : articles contrib.city des 13 mars et 12 mai). La construction de nombreux logements et bureaux sur les rives de la Marne et de la Seine à Maison-Alfort, Joinville-le-Pont et Charenton-le-Pont augmentent l’artificialisation des sols et donc la fréquence et la hauteur des crues en aval de l’affluence, c’est-à-dire là où se trouve précisément la Ville de Paris. La création d’équipements de prévention des crues peuvent lisser les extrêmes dans le cas d’inondation moyenne (jusqu’à cinquantenale) mais ne pourront pas empêcher une crue centennale de provoquer beaucoup de dégâts matériels et sociaux.

De même, lorsqu’une politique du logement est décidée, elle ne peut être pertinente qu’à l’échelle de l’agglomération. Le centre- ville tendra à attirer les jeunes qui recherchent la proximité avec différents services urbains : formation, travail, loisirs et vie sociale. Les personnes du 3e âge pourront également y rechercher les services de soin, les commerces de quartier (et donc facilement accessibles) et la présence de transports en commun locaux et (inter)nationaux afin de pouvoir voyager facilement. Une fois que deux jeunes décident de vivre ensemble et ont des enfants[2]en France, plus d’un bébé sur deux naît hors-mariage, la famille décide souvent de quitter le centre-ville pour aller dans la périphérie, voire la lointaine banlieue, de la zone urbaine : plus grand logement et plus d’espaces verts pour le même coût foncier. Une fois que les enfants sont grands, certains ménages âgés reviendront vers le centre-ville.

Ainsi, pour qu’une harmonie, même relative, puisse se dégager, les décisions en matière de logements doivent être prise à l’échelle de l’ensemble du tissu urbain, c’est-à-dire, dans notre cas, celle de la métropole francilienne. Augmenter, comme l’ont fait Bertrand Delanoë et Mme Hidalgo, en conformité avec la loi ANRU, le pourcentage de logements sociaux via la construction de nouvelles HLM de taille moyenne ou bien la réhabilitation de logements privés insalubres, aide des familles disposant de revenus faibles ou moyens/faibles à rester dans l’hyper-centre francilien. Aujourd’hui, avec plus de 22% du parc résidentiel parisien dédié au social, la Ville de Paris participe à garder une partie de sa population.

Cependant, presque 60.000 parisiens (soit l’équivalent du Ve arrondissement) avaient quand même quitté la ville-lumière entre 2011 et 2016 (Le Parisien, le 4 janvier 2019) à la recherche de logements plus spacieux et d’un environnement moins stressant. Qui reste-t-il alors? Soit les ménages dont les revenus ne sont pas trop élevés pour pouvoir prétendre à une HLM parisienne, soit ceux qui ont accès au marché immobilier privé : plus de 10.500 €/m2 en moyenne, c’est-à-dire le plus cher du pays (cf : Meilleurs agents, le 1er juin 2020). Autrement dit, les familles des classes moyennes ont tendance à quitter l’hyper-centre francilien. La question qui se pose alors est celle-ci : qui assurera le lien entre les classes populaires et aisées? La concentration de ménages aux situations socio-économiques très contrastées peut créer des situations de tensions. Sans même prendre en compte les cas où les classes moyennes manquent, le sociologue Yves GRAFMEYER nous explique que, [sur le] plan pratique, […] la mixité sociale imposée de l’extérieur, par exemple par les pouvoirs publics soucieux de diversifier les opérations immobilières prévues sur un même site, peut avoir des effets ambivalents par rapport aux objectifs annoncés de « lutte contre la ségrégation » [3]Sociologie urbaine, S.l., Armand Colin, 2005, p41. Dans ces conditions, peut-on vraiment parler de mixité sociale lorsqu’en plus, il manque le maillon intermédiaire et central de cette société? Et comment va s’opérer cette diversité sociologique? En fait, dans le cas de la politique résidentielle de la Ville de Paris, la question est biaisée depuis le départ car l’on ne peut étudier cette société qu’en la prenant dans son ensemble (péri)urbain, c’est-à-dire tous les habitants de l’aire urbaine, et pas uniquement ceux de l’hyper-centre.

Ces 60.000 parisiens quittant Paris intra-muros sont le signe que l’on se trouve bien en face de mouvements de population que non seulement l’on ne peut pas empêcher mais que les élus doivent, bien au contraire, accompagner. Problème : les édiles qui portent la responsabilité de l’accompagnement du cycle résidentiel ne dispose que d’un mandat dont la zone géographique ne correspond pas à l’échelle territoriale du phénomène. Créer une politique du logement se fait à l’échelle de la métropole et non pas à celle de l’hyper-centre de l’aire urbaine. Ce qui n’empêche pas, bien sûr, de réfléchir sur des grandes orientations à long terme, à l’échelle continentale, dans le cadre des relations entre les différentes capitales politiques ou économiques de l’Europe telles que, par exemple, Londres, Bruxelles/Anvers, le tissu urbain entre Francfort et Munich, l’Arc Lémanique, Milan, Barcelone, Madrid et Lisbonne, sans oublier des villes, comme Lyon ou Marseille, de taille intermédiaire mais qui pourraient jouer un rôle plus important dans ce réseau européen. Une politique du logement à l’échelle de la métropole urbaine doit s’adapter aux réalités de chaque quartier via des mairies de grands arrondissements : ces dernières pourraient être délimitées en territoires correspondant, par exemple, à l’hyper-centre francilien et aux agglomérations urbaines autour des préfectures, telles que Créteil, Bobigny, Nanterre (où se trouve le quartier d’affaires de la Défense) ou encore Versailles.

L’objectif est le suivant : obtenir l’échelle dont le levier est le plus efficace pour gérer une aire métropolitaine, dans un contexte de sur-endettement public massif qui n’est, pour l’instant, supportable que grâce à une entité financière continentale : la Banque Centrale Européenne. 

Bibliographie supplémentaire[4]INSEE, Population légale de l’Ile-de-France, 1er janvier 2017. [Consulté le 27/06/2020]. Disponible sur : https://www.insee.fr/fr/statistiques/4270719[5]CARTESFRANCE.FR, Population Paris, 2007, [Consulté le 27/06/2020]. Disponible sur : http://www.cartesfrance.fr/carte-france-ville/population_75056_Paris.html

Références   [ + ]

4 pensées sur “L’anachronisme parisien : le logement

  • 30 juin 2020 à 8 h 24 min
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    Merci pour ces nouvelles orientations : à réfléchir… agir.

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  • 27 juin 2020 à 17 h 44 min
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    Bonjour,
    En faite les mairies et les departements n’ont plus lieu d’exister. Ils coutent beaucoup d’argent aux contribuables que nous sommes. Mutualiser les compétences vers une structure de type VGP et on fera des économies !!!!!

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  • 27 juin 2020 à 10 h 33 min
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    Justement delocaliser le travail hors des centres villes serait une solution pour les desengorger non ?

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    • 27 juin 2020 à 11 h 46 min
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      Absolument! La Défense, le plus grand quartier d’affaires européen, répond justement à cette question si l’on se place dans la perspective de la Ville de Paris, car il se trouve en-dehors de la capitale administrative.

      Si l’on se regarde depuis une échelle métropolitaine – je parle de la Région parisienne, c’est-à-dire la zone urbanisée de l’Ile-de-France – l’on s’aperçoit que la Défense reste quand même bien centrale, ce qui la rend assez commode du point de vue logistique. Ainsi les Franciliens, même s’ils habitent relativement loin de ce quartier, pourront quand même s’y rendre en transports en commun ou en voitures individuelles. Dans tous les cas, ce quartier a été conçu en prenant en compte la réalité régionale de l’Ile-de-France, en terme de logement, transport et travail.

      La Région francilienne représente, à titre de rappel, un tiers du PIB français et un cinquième de la population nationale avec 12,7 millions d’habitants. La Ville de Paris en compte 2,12 millions, c’est-à-dire uniquement 17% de la population régionale (sources : INSEE 2017).

      Les thèmes des déplacements et emplois franciliens seront abordés prochainement.

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